A l’occasion d’une résidence d’artiste à La Réunion en 2015, j’ai pu réaliser une nouvelle version de Godzilla à partir d’un jouet articulé en plastique acheté dans un magasin de souvenirs au Japon. Le travail fait intervenir la figurine en incrustation dans des prises de vues de paysages de l’île, en particulier ceux qui vont du volcan à la mer en suivant les anciennes coulées de lave ; la réalisation combine ainsi tournages, manipulations en studio, post-production numérique. Animé de façon sommaire, le personnage bouge ici suivant les techniques image par image les plus archaïques du cinéma ; ces procédés a priori obsolètes se confrontent aux moyens des nouveaux médias qui permettent une interaction entre des matériaux visuels de sources différentes. Le passage du studio aux décors naturels est une confrontation des matières ; le plastique luisant de la figurine éclairé par des lampes s’inscrit dans un paysage aux contours légèrement flous filmé avec un objectif « macro ». Ce type d’objectif est fait pour des prises de vues très rapprochées et non pour saisir l’environnement ; utilisé dans le paysage, il réduit l’espace et cadre des lointains rétrécis avec une définition qui manque de précision. L’erreur technique permet ici de travailler des matières d’images opposées et de prolonger les flous naturels apportés par les brouillards flottants qui entourent le volcan.
Dans ce remake pauvre de Godzilla, le monstre déambule dans des paysages désolés évoquant un univers préhistorique ou au contraire post-apocalyptique. Le personnage, qui fut au cinéma l’incarnation physique de la bombe atomique, devient une forme d’inconscient de La Réunion, une menace invisible qui erre ici et là, sans provoquer de panique puisque jamais personne ne l’aperçoit. Incidemment, c’est du moins de cette manière que cela a souvent été interprété sur place, Godzilla apparaît comme une forme de métaphore du requin, autre menace invisible mais celle-là bien réelle. Le film ne développe aucun récit explicite, mais produit des situations qui restent à réimaginer. Une attention particulière est portée à l’image, construite comme un tableau, ou, si l’on reprend les propos de Lev Manovich, comme « une succession de tableaux ».